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Société et Croyances 

Dans la catégorie 5 « Société et Croyances » nous examinons les caractéristiques sociales et spirituelles des peuples premiers de la caraïbe insulaire. Dès l’arrivée de Christophe Colomb aux Amériques, il est informé de la présence de « Cariba », un peuple anthropophage et guerrier. D’abord sceptique, il en devient convaincu et croit reconnaître cet autre peuple à Haïti, qu’il décrit dans ses lettres de janvier 1493. Jugeant qu’ils sont en conséquence de leur péché supposé devenus des sous-hommes, Colomb s’autorise à en faire ses esclaves et à les envoyer comme curiosités en Espagne. C’est le début d’un long processus de diabolisation des peuples et cultures autochtones d’Amérique, qui aura commencé avec le peuple qu’on nomme aujourd’hui Kalinago.

Michel de Cuneo, participant au second (et plus important, avec la fondation de la première colonie européenne aux Amériques, La Isabela, sur la côte nord d’Haïti) voyage de Colomb réitère avec exagération, dans une lettre datée d’octobre 1495, l’anthropophagie des Kalinagos et y ajoute un autre péché, celui de sodomie, que les Kalinagos auraient imposé par la conquête aux Taïnos. Cette double accusation de « Sodomite et Cannibale » servira à disqualifier comme « contre nature » notamment les peuples de Colombie, Venezuela et du plateau des Guyanes comme les Tupi-Guaranis, mais aussi les Aztèques et les Incas.

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Gravure d'autochtones Caribes diabolisés, mangeant de la chair humaine par John Hamilton Moore en 1778 (Source wikipedia, libre de droit https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Nevis_IlluCaribs.jpg )

Des stéréotypes archaïques

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Un regard critique et moderne nous permet de remettre en question ces premiers jugements, et comprendre à la fois les ressorts et les conséquences de cette vision archaïque. D’abord, les conquérant Espagnols semblent avoir systématiquement cherché à rabaisser dans leurs écrits les autochtones, les jugeant lâches, paresseux et ivrognes. Ensuite, leur vision du monde fanatique catholique les prédisposait à voir le péché chez les païens, renforçant leur supposée supériorité morale. Enfin, la Reconquista (guerre sainte de plusieurs décennies contre Al-Andalus) a jeté les bases d’une infériorisation proto-raciste des "infidèles", même convertis au catholicisme, qui peut également expliquer le déchaînement de violence sur les autochtones, même convertis.
 
Ainsi des pratiques homosexuelles ou anthropophages minoritaires (souvent réservées aux aristocrates, généralement rituelles et sans lien entre elles) furent surinterprétées comme principal trait caractéristique des populations autochtones, pour mieux servir le projet expansionniste et répressif espagnol. Les pratiques effroyables de ces derniers, comme celle de faire dévorer vivant leurs prisonniers par des chiens, sont elles évoquées dans les chroniques sans émoi particulier. Ainsi l'asymétrie de traitement entre colon et colonisé a t elle influencée jusqu'à notre vision actuelle des autochtones. 

Peinture des castes au nouveau monde espagnol datant du 18ème siècle ( source wikipedia, libre de droit, https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Casta_painting_all.jpg )

Une civilisation riche 

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Gravure montrant une cérémonie religieuse d'autochtones du brésil par Théodore de Bry en 1596 ( source wikipedia, libre de droit, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Americae_Pars_Qvarta_24.jpg )


Malgré les biais espagnols évidents, ce sont les seuls textes nous permettant d’être informé sur les sociétés et croyances Taino, et leur relecture critique nous informe sur bien des aspects du monde Taino. Ainsi d’après William F. Keegan dans « Talking Taino » chapitre 16, les Tainos pratiquaient une fête appelée « arieto » dans la place centrale de leur village, dont la plus importante avait lieu en automne. En parure fait de végétaux ou de plumes, les villageois défilaient jusqu’à la place centrale, puis offraient de la nourriture à leurs esprits des morts « Cemis »(ou zémi ou pierre à trois pointe/tout autre forme du cemi). Si les tambours, fait de bois « maguay » ( comme le ti bois actuel), étaient réservés aux occasions solennelles, des instruments de musique réguliers étaient les bracelets de coquillages (qui s’entrechoquaient lors des danses), les maracas fait de calebasses « Maraca » (ou même d’adornos évidés remplis de boulettes d’argile), les conques de lambis ou d’autre gros gastéropodes marins et les flûtes faites en os (attestées également chez les kalinagos par l’anonyme de Carpentras).


Les Tainos brassaient une bière de cassave « Uicu » ou de maïs « Chicha » pour ces fêtes, et leurs chamans « behique » administraient une herbe narcotique « Gioia » (ou "cohoba" chez les kalinagos) pour converser avec l’esprit des morts « Cemi ». Ainsi les « arieto » Taïnos étaient l’occasion de rencontre entre vivants, mais aussi avec les morts, ce qui leur donne une grande importance sociale. La connaissance de cette pratique par les espagnols leur aura permis de prendre les Tainos en défaut. En effet, alors qu’un « arieto » est appelé par le « cacique » (chef) Guarionex pour préparer une guerre contre les espagnols, les espagnols attaquent pendant la nuit suivant les festivités (tournant souvent en débauche) et capturent les caciques présents. De manière générale, la musique fait partie de la vie quotidienne des Tainos, notamment des femmes lors de la préparation de la cassave.

Un rapport maritime à l'espace

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Carte de la Caraïbe issue du CIA world factbook (libre de droit, source wikipedia, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:CaribbeanIslands.png)

Les Tainos comme les kalinagos vivaient généralement en bord de mer, qui leur servait grâce à leurs "kanawa" (ou canoë) de milieu de transport entre les différents villages, les lieux de pêche, chasse, cueillette ou les lieux de ressources minérales (pierre semi précieuse, silex...). Pour garder de quoi se chauffer et cuire leur nourriture, ils emportaient des braises dans une demi calebasse "coui" recouverte d'un "porte braise", une poterie en forme de sablier ouvert aux deux extrémités, protégeant le feu des éléments. En raison de cette préférence pour le transport maritime, certaines parties de deux îles différentes pouvaient être mieux interconnectées que les parties de la même île, comme cela semble être le cas entre le Nord Atlantique de la Martinique et le Sud de la Dominique. 

La structure de base des sociétés autochtones des caraïbes est le village, qui compte de quelques centaines à quelques milliers d'habitants. Sur Hispaniola (ou Haiti en langue autochtone) et Porto Rico, plusieurs villages étaient réunis sous une chefferie ou "cacicazgo" sous l'autorité d'un "cacique". Haiti était l'île la plus peuplée de la caraÏbe, comptant vraisemblablement un million d'habitants au moment du contact colombien. Le mode d'organisation des "cacicazgo" est qualifié de "proto étatique" par les chercheurs, tandis que les kalinagos avaient un mode d'organisation plus horizontal, avec des villages sans hiérarchie entre eux et très peu de hiérarchisation au sein des membres du village, qui ne comptait que quelques centaines d'habitants et changeait fréquement de localisation. 

Une spiritualité omniprésente 

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Dessin de la cérémonie de la cohoba, d'après Orbigny 1836 (auteur Henry Petitjean Roget, "Historia de una colleccion archeologica : una introduccion al estudio del arte Taino", page 111)

S'il est difficille de plaquer le concept européen de "religion" sur les pratiques spirituelles autochtones, il n'en demeure pas moins que cette spiritualité influence largement la vie quotidienne de ces derniers. La cérémonie du cohoba, qui implique d'inhaler de la poudre de graine d'Anadenanthera peregrina, riche en DMT, est un exemple de pratique de communication avec les ancêtres sacrés. Ces derniers, aussi apellés "zémis", étaient représentés par des statuettes de bois ou de pierre, pour recevoir de offrandes (notamment de la cassave et du ouicou) et veiller sur la communauté. 

Ce rapport à la spiritualité s'étend jusque dans les objets du quotidien comme les ustensiles de cuisine. Les marmites et pots Taïnos sont systématiquement ornées de figurines apellées "adornos" et représentant souvent la grenouille (symbole du féminin) et la chauve souris (symbole du masculin). Le moine Ramon Pané a appris une partie de la mythologie Taïno, notamment qu'ils croyaient en un être, potentielement immortel, dans le ciel qui avait une mère mais pas de père, connu sous le nom de Iocahuuague Maorocon. 

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